Aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), l’aumônerie musulmane existe depuis près de 20 ans. Encore fragile, ce dispositif est unique en Suisse romande. Une étude de l’Université de Fribourg analyse les défis auxquels ces accompagnants spirituels sont confrontés et souligne le besoin d’une véritable reconnaissance professionnelle.

« L’aumônerie musulmane genevoise des HUG n’a pour l’heure pas d’équivalent en Suisse romande. Des expériences similaires existent outre-Sarine, notamment dans le canton de Zurich qui compte plus de 100’000 habitants de confession musulmane », explique la sociologue des religions Mallory Schneuwly Purdie, auteure avec Claire Robinson de cette étude publiée par le Centre Suisse Islam et Société de l’Université de Fribourg. Les autorités zurichoises, en collaboration avec les Églises réformées et catholiques, ont encouragé la création d’une structure chargée d’assurer la qualité de l’accompagnement spirituel musulman dans les institutions publiques. Cette initiative a notamment permis de former et de certifier des bénévoles intervenant dans les hôpitaux, les EMS ou encore les établissements pénitentiaires. Face à l’augmentation de la demande, un projet pilote a même été lancé pour rémunérer ces accompagnants de manière plus régulière. « C’est l’une des failles du modèle genevois », souligne Mallory Schneuwly Purdie. Dans le canton de Berne, un projet similaire est également en cours, avec l’idée d’intégrer des aumôniers musulmans dans des équipes interreligieuses appelées à accompagner tous les patients, quelle que soit leur confession. Des accompagnants qui seraient également rémunérés.

Portes un peu fermées

« En Suisse romande, les portes sont relativement fermées », explique encore Mallory Schneuwly Purdie. Dans le canton de Vaud, l’absence de base légale à une aumônerie musulmane en institution est un obstacle. En outre, certaines institutions hospitalières se dirigent vers des formes d’accompagnement davantage déconfessionnalisées. C’est le cas du CHUV à Lausanne, où la présence visible de signes religieux chez les aumôniers protestants et catholiques est limitée. Une aumônière musulmane voilée pourrait ainsi difficilement y exercer. « Il existe encore beaucoup de projections et de fantasmes autour du voile », note la sociologue, alors que Genève vient d’interdire le burkini dans les piscines et les bains publics et qu’une motion au parlement fédéral demande l’interdiction du voile dans les écoles avant l’âge de 16 ans. La croyance selon laquelle un aumônier musulman ne pourrait accompagner que des personnes de sa propre religion est encore largement répandue.

Comme leurs homologues chrétiens, ces accompagnants sont pourtant formés à l’écoute, à la médiation et à l’accompagnement spirituel dans des contextes très variés. Il n’est pas question pour eux de faire de prosélytisme. Leur travail consiste souvent à créer des rituels adaptés aux besoins des patients, y compris lorsqu’ils ne se définissent pas comme croyants. « Dans toute situation humaine difficile, il existe un besoin de sens et parfois de ritualité, rappelle Mallory Schneuwly Purdie. L’avantage des équipes multiconfessionnelles est de disposer de spécialistes qui peuvent au besoin apporter des rituels spécifiques. »

Des obstacles financiers

À Genève, l’aumônerie musulmane est une association totalement indépendante qui a le mandat d’assurer l’accompagnement spirituel à l’hôpital avec l’agrément de l’Etat. « Elle fait face à beaucoup d’attentes et peu de soutien », relève la sociologue. L’association répond cependant à une demande réelle. Pourtant, l’équipe reste extrêmement réduite. Deux ou trois personnes seulement se partagent les interventions à titre bénévole, alors que les sollicitations ne cessent d’augmenter. « Pour fonctionner correctement dans un grand hôpital, une équipe d’une dizaine de personnes serait nécessaire afin d’assurer une présence continue, y compris les week-ends et les nuits », ajoute Mallory Schneuwly Purdie.

Certains des aumôniers musulmans approchent bientôt de l’âge de la retraite et la question de la relève devient aussi un défi important. Pour pérenniser son existence, conserver son savoir-faire ainsi que la confiance des institutions hospitalière, l’association de l’aumônerie musulmane doit recruter de nouveaux accompagnants.

Le financement représente un autre obstacle. La majorité des communautés musulmanes de Genève disposent de moyens financiers limités et fonctionnent essentiellement grâce aux dons des fidèles. Certaines pistes existent, comme la rémunération de prestations spécifiques, par exemple les formations ou les séances de sensibilisation proposées par les aumôniers au personnel hospitalier des HUG. Une levée de fonds permettant de verser des indemnisations serait aussi possible, tout comme un appel aux dons en faveur de l’aumônerie.

La nécessité d’une reconnaissance

Au-delà des enjeux financiers, la reconnaissance institutionnelle reste déterminante. Dans certains cantons, comme celui de Vaud, les lois sur la reconnaissance des communautés religieuses peuvent paradoxalement freiner l’intégration de nouvelles formes d’aumônerie, souligne Mallory Schneuwly Purdie. D’autres cadres juridiques, comme les lois genevoises sur la laïcité ou sur les prestations d’intérêt public, offrent parfois davantage de flexibilité. Malgré ces obstacles, l’aumônerie musulmane a démontré son utilité aux HUG. Dans certaines situations délicates, la présence d’une accompagnante partageant une culture ou une sensibilité religieuse proche peut littéralement transformer l’expérience de la patiente en apaisant son anxiété et faciliter ainsi le dialogue avec l’équipe médicale. Le modèle genevois pourrait inspirer d’autres institutions romandes. À condition toutefois que les moyens suivent. Sans une professionnalisation progressive et un soutien plus solide, l’aumônerie musulmane risque de rester une initiative fragile, alors même que les besoins spirituels et culturels dans les hôpitaux suisses ne cessent de se diversifier.

 

Plus d’infos :  https://folia.unifr.ch/unifr/documents/333086