On présente volontiers la formation comme le meilleur antidote à la pauvreté. Mais en Suisse aussi, l’origine sociale continue de peser sur les parcours. Une donnée à prendre en compte dans le travail diaconal en faveur des plus précaires.
Lire un courrier, remplir un formulaire en ligne, calculer un budget ou comprendre une information officielle : ces gestes du quotidien vont de soi pour beaucoup. Pour d’autres, ils peuvent devenir de véritables obstacles. Les compétences de base sont pourtant indispensables pour travailler, effectuer des démarches administratives, participer à la vie sociale et gagner en autonomie. Leur acquisition constitue donc un levier important dans la lutte contre la pauvreté. Mais un levier n’est pas une solution miracle.
C’était l’un des principaux enseignements d’une rencontre en ligne organisée début septembre par Diaconie Suisse autour des « promesses et limites de la formation ». Les intervenants ont rappelé une évidence souvent oubliée : la formation peut ouvrir des portes, mais elle ne supprime pas les inégalités qui existent avant même l’entrée à l’école.
Tous égaux devant l’école ? Pas vraiment
Regula Leemann, professeure émérite à la Haute école pédagogique du nord-ouest de la Suisse, a rappelé que les inégalités commencent avant les premiers bulletins scolaires. « Les enfants n’arrivent pas tous à l’école avec les mêmes ressources. Certains grandissent dans des familles où l’on lit beaucoup, où l’on discute des devoirs, où les parents connaissent bien le système scolaire et savent comment accompagner leur enfant. D’autres disposent de moins de temps, de moins de connaissances ou de moins de moyens matériels. »
Le système scolaire peut compenser une partie de ces différences. Mais il peut aussi les renforcer. C’est le cas lorsque les décisions d’orientation interviennent tôt. « En Suisse, la sélection précoce des élèves constitue un enjeu important », a relevé Regula Leemann. Plus une décision intervient tôt, moins l’enfant a de temps pour rattraper un retard.
Des modèles intégrés, notamment au Tessin ou dans certains cantons romands, montrent qu’une autre voie est possible : laisser davantage de temps aux élèves avant de les orienter.
Derrière cette question se cache un choix politique. L’école doit-elle surtout sélectionner les élèves qui réussissent le mieux ? Ou doit-elle aussi donner davantage de temps à ceux qui ont besoin de soutien pour réduire les écarts de départ ?
Le diplôme, passeport vers l’emploi
La Confédération et les cantons s’étaient fixé l’objectif que 95 % des jeunes de 25 ans disposent d’un diplôme du secondaire II. « Malgré les progrès réalisés, environ un jeune sur dix n’atteint toujours pas cet objectif », a souligné la professeure.
L’origine sociale reste déterminante. Les jeunes dont les parents n’ont pas dépassé la scolarité obligatoire sont beaucoup plus exposés au risque de ne pas obtenir de diplôme du secondaire II. D’autres facteurs peuvent s’ajouter : origine migratoire, difficultés linguistiques ou situation économique précaire.
Quand le diplôme devient un jugement sur les personnes
Mais le problème ne s’arrête pas là. Lors de la rencontre, le professeur Peter Streckeisen, du département du travail social de la Haute École zurichoise des sciences appliquées (ZHAW) a invité à interroger la place que nous accordons aux diplômes dans notre société. Certaines compétences sont fortement valorisées parce qu’elles sont reconnues par un certificat, un titre ou une note. D’autres restent largement invisibles.
Cette hiérarchie peut finir par devenir une hiérarchie entre les personnes. Peter Streckeisen a évoqué la notion de « racisme de l’intelligence », utilisée par Bourdieu pour désigner une forme de classement social fondée sur le niveau de formation. Une personne peu diplômée peut être considérée, implicitement, comme moins compétente, moins intéressante ou moins légitime qu’une personne ayant suivi de longues études.
Ce mécanisme n’est pas forcément conscient. Il peut même se cacher derrière de bonnes intentions : vouloir « aider » une personne en difficulté en partant du principe que son principal problème est son manque de formation. Or, que sait-on réellement de ses compétences ? Une personne peut maîtriser plusieurs langues – comme l’albanais ou le sri lankais – sans que celles-ci soient reconnues sur le marché du travail. Elle peut avoir développé des compétences dans un métier sans posséder le diplôme correspondant. Elle peut savoir gérer une famille, organiser un quotidien complexe, prendre soin de proches ou résoudre des problèmes concrets sans que ces capacités apparaissent sur un CV.
La seconde chance existe
L’importance de la formation n’est pour autant pas à relativiser. L’accès aux compétences de base peut changer une vie. En Suisse romande, l’association Lire et Écrire accompagne des adultes qui rencontrent des difficultés dans la lecture, l’écriture, le calcul ou l’utilisation des outils numériques. « Environ 600’000 personnes en Suisse seraient concernées par des difficultés de lecture ou de compréhension de textes », note Cécilia Cousin, responsable de la communication et de la recherche de fonds de l’association.
Pourtant, une grande partie des personnes concernées ne franchit jamais la porte d’une formation. Les obstacles ne sont pas seulement financiers. Il y a aussi la honte, la peur d’être jugé, les mauvais souvenirs de l’école, les horaires de travail, les enfants à charge ou simplement le fait de ne pas savoir où trouver de l’aide.
La réponse consiste alors à changer la manière de concevoir la formation. « Chez Lire et Écrire, les apprentissages partent notamment de situations concrètes. Comprendre un courrier de l’école, remplir une demande en ligne, lire une facture ou communiquer avec un employeur peuvent devenir des supports d’apprentissage. Il s’agit de redonner confiance », ajoute Cécilia Cousin. Pour certaines personnes, cette première étape peut ouvrir la voie à une formation professionnelle. Une femme de ménage peut, par exemple, acquérir les compétences pour entreprendre ensuite une formation dans le domaine des soins. Le changement peut aussi toucher la famille. Lorsqu’un parent reprend confiance dans ses capacités d’apprentissage, il devient un exemple pour ses enfants : apprendre ne s’arrête pas avec la fin de l’école.
Pour la diaconie, changer de regard
Cette réflexion concerne directement la diaconie. Accompagner une personne en situation de pauvreté ne peut pas se résumer à lui proposer une formation supplémentaire. Les professionnels peuvent reconnaître les signes d’un illetrisme et doivent réfléchir à la manière d’aborder la question avec la personne concernée et de l’orienter correctement.
Surmonter la pauvreté par l’éducation et la formation était un peu l’idée des Réformateurs. Mais il s’agit aussi d’ouvrir les yeux sur ce « racisme de l’intelligence » et admettre que l’insistance à proposer des formations peut être perçue comme raciste. Il s’agit aussi de refuser les catégorisation des personnes et peut-être de changer de vocabulaire.
La diaconie peut aussi contribuer à faire reconnaître des compétences qui ne sont pas inscrites sur un diplôme : celles acquises dans la vie familiale, le bénévolat, le travail, la migration ou les expériences personnelles. Elle peut aussi défendre une idée simple mais essentielle : la valeur d’une personne ne se mesure pas à son niveau de formation. Il s’agit surtout de lui donner une place.
