Cela commence rarement par la haine. Plus souvent, cela débute par une question qui paraît presque anodine : Comment devenir plus fort ? Comment gagner en confiance ? Comment obtenir davantage d’attention, de respect ou de contrôle sur ma vie ? Un adolescent saisit ce type de question dans un moteur de recherche, regarde une vidéo de sport, puis une autre sur la discipline ou les relations amoureuses, et continue à faire défiler les contenus.
En quelques minutes, l’univers numérique lui donne l’impression de le comprendre. Il lui fournit des réponses rapides, simples, accompagnées de musique et de mises en scène attractives. Certaines sont banales, d’autres utiles. D’autres encore ouvrent la porte à un milieu qui ne se présente pas forcément comme un espace de haine, mais plutôt comme une école d’amélioration de soi.
ONU Femmes résume cette évolution ainsi : « La misogynie en ligne trouve son chemin jusque dans les cours d’école, les lieux de travail et les relations intimes. » Ce qui était autrefois considéré comme un phénomène marginal, cantonné à quelques forums ou communautés spécialisées, s’invite désormais dans les écoles, les entreprises, les couples et les conversations familiales.
La manosphère n’est ni une organisation structurée, ni un mouvement doté de membres identifiés. C’est un ensemble diffus de comptes sur les réseaux sociaux, de forums, de podcasts, de communautés de joueurs, d’influenceurs, de formations payantes et de codes linguistiques. Elle prétend offrir aux hommes des repères, mais elle leur vend souvent la méfiance. Elle parle de forme physique, de statut social et de réussite, mais sous-entend fréquemment la domination.
Beaucoup de jeunes qui y entrent ne se considèrent pas immédiatement comme misogynes. Ils cherchent avant tout un sentiment d’appartenance, des mots pour exprimer leurs doutes ou un espace où ils peuvent parler de solitude, de honte ou d’échec. Les doutes personnels deviennent des récits de discrimination supposée. La frustration se transforme en hostilité. La vulnérabilité individuelle est réinterprétée comme la preuve que les femmes, le féminisme ou l’égalité seraient responsables des difficultés rencontrées.
C’est pourquoi ONU Femmes ne met pas seulement en garde contre les discours haineux envers les femmes, mais contre tout un écosystème numérique. Celui-ci repose sur des vidéos courtes, l’exagération émotionnelle, l’amplification algorithmique et des modèles économiques qui transforment l’attention en revenus. Celui qui suscite la colère gagne en visibilité. Celui qui propose des ennemis faciles à désigner fidélise son audience. Celui qui explique à un adolescent qu’il doit devenir plus riche, plus musclé, plus dur et plus dominant ne lui vend pas seulement une vision du monde : il lui vend souvent aussi les formations et les produits censés lui permettre d’y parvenir.
Une vieille histoire sous un nouvel emballage
Le contenu de la manosphère semble est souvent ancien : on y retrouve des récits patriarcaux qui présentent les hommes comme naturellement destinés à diriger, les femmes comme manipulatrices et l’égalité comme une menace.
Ce qui est nouveau, c’est la vitesse de diffusion de ces idées. Elles ne circulent plus seulement dans des milieux politiques radicaux ou extrémistes. Elles apparaissent aussi dans des formats du quotidien : vidéos de motivation, podcasts sur le succès, commentaires sous des streams de jeux vidéo ou contenus sur le développement personnel.
ONU Femmes et l’organisation Equimundo citent plusieurs études montrant que de jeunes utilisateurs peuvent être confrontés à des contenus de plus en plus extrêmes en très peu de temps.
Pourquoi les garçons sont réceptifs à ces discours
Beaucoup de garçons grandissent aujourd’hui dans un univers de normes contradictoires. On leur demande d’être empathiques, mais sans paraître faibles. Ils doivent réussir, mais sans se vanter. Ils sont encouragés à soutenir l’égalité entre les sexes, tout en étant exposés à des modèles traditionnels de masculinité qui continuent à être valorisés dans certains milieux.
On leur dit qu’il est important de parler de leurs émotions. Pourtant, beaucoup disposent de peu d’exemples, de peu d’espaces sécurisés et de peu d’occasions d’apprendre à le faire.
La manosphère prétend soulager la souffrance masculine. En réalité, elle la déplace.
Les jeunes hommes qui entendent sans cesse qu’ils doivent être plus dominants, plus riches, plus musclés et émotionnellement invulnérables sont soumis à une pression supplémentaire.
Pour lutter contre la manosphère, il est indispensable de remettre en cause les croyances et normes sociales toxiques qui perpétuent les inégalités entre les sexes, relève ONU Femmes. Dans nos cercles sociaux et nos communautés, ce travail prend souvent racine et se développe à travers des conversations. Par exemple, il est important de parler d’égalité et de stéréotypes de genre avec les enfants.
L’organisation invite notamment les décideurs politiques, les bailleurs de fonds et les entreprises technologiques à consolider les politiques publiques de lutte contre la violence à l’égard des femmes et des filles avec l’ajout de l’interdiction de la violence en ligne et le renforcement des moyens d’enquête et de poursuite des auteurs.
Une perspective diaconale
Pour la diaconie, cette thématique est bien plus qu’un défi d’éducation aux médias. Elle touche à des questions fondamentales de dignité, de vulnérabilité, de relation et de justice. La manosphère véhicule l’idée que la valeur d’une personne dépend de sa capacité à dominer. La pensée diaconale s’oppose à cette vision. Elle ne considère pas les êtres humains à l’aune de leur statut, de leur force, de leur apparence physique, de leur attractivité sexuelle ou de leur pouvoir d’affirmation. Elle s’intéresse à la protection, à la participation, à la reconnaissance et à la guérison.
C’est là que réside aussi une opportunité particulière. Le débat sur la manosphère ne peut pas être mené uniquement sur un registre moral. Il a besoin d’un langage qui protège les femmes et les filles sans pour autant condamner les garçons en bloc. Il a besoin d’une pédagogie qui fixe des limites claires tout en restant accessible. Il a besoin d’un travail social qui prenne au sérieux la solitude avant qu’elle ne se transforme en ressentiment. Il a besoin d’un accompagnement spirituel qui n’ajoute pas de honte à la honte. Il a besoin d’une communication publique qui nomme la misogynie sans céder à la panique.
Infos: https://www.unwomen.org/fr/articles/article-explicatif/comment-parler-de-la-manosphere-aux-adolescents-guide-a-lintention-des-parents-et-des-educateurrices
