Active dans l’accueil des personnes vulnérables, la Mission populaire évangélique de France (Misspop) est confrontée à la polarisation croissante de la société et à la montée de l’extrême-droite. Son défi : maintenir des espaces de dialogue constructifs.
En cette fin février, des représentants des Fraternités de la Misspop ont rencontré des acteurs romands de la diaconie à l’Espace Martin Luther King à Lausanne. « L’objectif est de croiser nos expériences avec celles des personnes engagées dans l’action sociale en Suisse romande », explique Sylvain Cuzent, le président de la Misspop. Entre les deux pays voisins, les préoccupations effectivement se rejoignent.
« La question migratoire et le sans-abrisme mobilisent fortement les professionnels et les bénévoles avec la complexité administrative, la précarité des statuts et le durcissement des politiques publiques, relève Valérie Rodriguez, secrétaire générale.
En France, les équipes évoquent également un contrôle croissant des personnes sans papiers. Face à cet état de fait, la priorité reste de remettre la personne au centre, de prendre le temps d’écouter et d’orienter, plutôt que de traiter les gens comme des numéros administratifs. « Notre plus-value est de pouvoir offrir du temps et de l’écoute aux bénéficiaires », relève Benjamin Mangado, responsable à Lyon de l’une des 12 Fraternités.
Une action solidaire
Fondée en 1872, la Misspop appartient au collège des églises de la Fédération protestante de France. Elle s’appuie sur ces Fraternités implantées dans des quartiers populaires, à Paris, Lyon, Marseille, Saint-Nazaire, Trappes ou ailleurs. « Trois piliers fondent sa mission : ils sont spirituel, social et politique », note Sylvain Cuzent. Son action se concentre sur la lutte contre la précarité et l’isolement ainsi que l’accès aux droits des plus démunis.
Selon les régions, les Fraternités proposent des cours de français, des ateliers informatiques, du jardinage, du soutien scolaire, des activités culturelles, des cafés parents ou des ateliers santé. L’accent est mis aussi sur l’accompagnement des familles et des enfants.
Au cœur de cet engagement, l’écrivain public joue un rôle important. Dans la plupart des Fraternités, des bénévoles reçoivent celles et ceux qui viennent avec un dossier sous le bras – lettre à rédiger, formulaire en ligne, CV à actualiser, recours à déposer.
« Mais très vite, le dossier révèle une histoire plus vaste », précise Valérie Rodriguez. Reconstituer un parcours, comprendre les démarches déjà entreprises, éviter les doublons, prendre le temps d’écouter ce qui ne se dit pas au premier entretien : « tout cela exige disponibilité et compétence », souligne Brigitte qui travaille depuis peu à Lyon.
Le temps offert constitue une valeur centrale. Là où d’autres services traitent des « usagers » à la chaîne, les Fraternités s’attachent à appeler chacun par son nom. Une heure pour relire une lettre, parfois davantage pour comprendre une situation administrative complexe.
Fracture numérique et montée de la xénophobie
Depuis plusieurs années, les défis évoluent. La fracture numérique s’aggrave avec les paiements en ligne obligatoires, les démarches administratives dématérialisées, l’accès aux droits conditionné à la maîtrise des outils informatiques. « Des personnes âgées ou peu alphabétisées se retrouvent démunies », relève Benjamin Mangado. Les Fraternités deviennent alors des lieux d’apprentissage et de médiation numérique.
Par ailleurs, la montée des discours xénophobes et la polarisation du débat public suscitent des inquiétudes. « Nous rencontrons de réelles difficultés à maintenir des espaces de dialogue constructifs face aux divisions, notamment sur le conflit israélo-palestinien, même au sein des bénévoles », fait remarquer Benjamin Mangado. Comment former bénévoles et responsables à débattre sans exclure, à résister aux logiques d’extrême droite ?
A ces tensions s’ajoutent aussi les enjeux financiers. La baisse des financements publics et le vieillissement des donateurs fragilisent les structures. « Faut-il se recentrer sur le cœur de métier, soit l’accueil inconditionnel plutôt que de multiplier les activités pour répondre à des critères de subvention ? », s’interroge Valérie Rodriguez.
Une ressource transfrontalière
Dans ce contexte, les liens entre acteurs français et suisses sont une ressource précieuse. Échanger des pratiques, comparer les relations avec les préfectures ou les administrations cantonales, identifier de nouveaux partenaires : ces rencontres élargissent les perspectives. Elles offrent aussi un soutien moral et rappellent que, malgré des cadres juridiques différents, les défis sont similaires entre les deux pays.
Une réponse aux politiques d’exclusion
La dimension spirituelle nourrit aussi ces échanges. Il s’agit de voir comment faire vivre l’inspiration évangélique sans prosélytisme et dialoguer avec des personnes de convictions diverses, célébrer des temps forts comme le carême ou le ramadan ou encore former à l’animation spirituelle. Des formations existent déjà en France et pourraient s’ouvrir davantage aux partenaires suisses.
Parmi les projets en gestation figure une université d’été prévue en 2027 autour des grands enjeux européens et de leurs impacts sur la diaconie. D’autres idées – camp de jeunes, échanges de pratiques, formations communes – émergent, même si le manque de temps freine parfois leur concrétisation.
Accueillir chacun comme une personne et non comme un étranger ou un dossier reste une conviction. Créer des lieux où chacun peut trouver sa place également. Pour Sylvain Cuzent, cette démarche constitue en elle-même une réponse aux politiques d’exclusion et aux idéologies extrêmes.
Lien : www.missionpopulaire.org
