Rapidité, productivité accrue, automatisation des tâches : l’intelligence artificielle (IA) et ses chatbots promettent de nombreux avantages. Mais comment la diaconie peut-elle appréhender ces nouveaux outils ? Une formation en ligne inédite, proposée cet automne, vise à sensibiliser les métiers sociaux de l’Église aux opportunités offertes par les algorithmes, tout en explorant les enjeux éthiques qu’ils soulèvent.
Depuis quelques mois, l’IA connaît une progression fulgurante qui n’a pas échappé aux responsables de Diaconie Suisse, organe de l’Église évangélique réformée de Suisse (EERS). « Les applications comme ChatGPT ou Gemini ne sont plus réservées au travail de bureau. Elles trouvent aussi leur place dans le cadre ecclésial, notamment pour préparer des prédications ou des cultes », explique Simon Hofstetter, directeur de Diaconie Suisse et initiateur de cette formation gratuite et organisée en cinq modules jusqu’en janvier prochain.
Les diacres, les pasteurs ou les collaborateurs d’œuvres ecclésiales sont directement concernés par cette évolution. Selon les responsables de Diaconie Suisse, il est important qu’ils apprennent à maîtriser ces nouveaux outils pour des tâches telles que la rédaction de rapports par exemple, qui font partie intégrante de leur travail.
En août, un premier module a introduit la notion de littéracie de l’IA, soit la capacité à comprendre, utiliser et évaluer de manière critique ces technologies. Une sorte d’alphabétisation digitale nécessaire pour apprivoiser ces applications, précise le directeur.
En septembre, un deuxième module s’est penché sur les applications de l’IA générative – comme la production d’images ou de vidéos. Les participants ont pu expérimenter ChatGPT en groupe, régler les paramètres, tester ses possibilités et identifier ses limites.
L’impact relationnel du travail diaconal
Mais ces nouveaux outils interrogent aussi directement la dimension relationnelle du travail social. De plus en plus de personnes utilisent des chatbots pour obtenir des conseils de vie. « En cas de questionnement, certains ne se tournent plus vers un diacre, ni même vers un médecin ou un psychologue, mais préfèrent interagir avec une machine disponible 24h/24.
« Que se passe-t-il quand l’échange de personne à personne est partiellement remplacé par une machine ? » s’interroge Simon Hofstetter. Peut-on imaginer une collaboration entre assistance humaine et numérique qui soulagerait le travail des diacres ? Quelles implications anthropologiques et éthiques faut-il anticiper ?
L’IA modifie inévitablement les méthodes de travail et les profils professionnels, y compris dans l’Église. « Nous voulons comprendre son influence sur notre champ d’action, et être capables d’orienter son utilisation en fonction de nos besoins », ajoute le directeur.
Attention aux inégalités sociales
Rachel Huber, chercheuse associée en sciences humaines numériques à l’Université de Berne, met en garde sur les risques d’inégalités engendrés par l’utilisation de ces nouvelles technologies. Elle interviendra dans le troisième module pour analyser les conséquences critiques des applications de l’IA sur les groupes sociaux vulnérables.
« La diaconie repose sur l’attention humaine, l’empathie et la confiance. Si les premiers contacts ou les soins sont trop automatisés, les bénéficiaires – qui ont particulièrement besoin de confiance et d’empathie – pourraient se sentir abandonnés », avertit-elle.
Les algorithmes, entraînés sur des données biaisées, peuvent aussi accentuer certaines inégalités déjà existantes, par exemple l’accès au logement ou à l’emploi pour les personnes migrantes. S’ils ne fonctionnent correctement que pour certaines populations – dans le domaine par exemple de la reconnaissance vocale ou faciale -, ils peuvent également faire apparaître de nouvelles formes d’exclusion, ajoute la chercheuse.
Pour éviter cela, Rachel Huber insiste sur la nécessité de diversifier les données d’entraînement, de tester l’équité des systèmes et de développer un cadre réglementaire strict, notamment dans les domaines sociaux et de la santé. « Le développement et l’utilisation des systèmes automatisés doivent inclure les voix de celles et ceux qui sont concernés par l’IA, en particulier les groupes les plus vulnérables ».
Une révolution inévitable
Pour Victor Costa, directeur de projet chez Ataprods, l’IA constitue une transformation massive à ne pas manquer. « Dans le domaine de la diaconie, elle ouvre des possibilités inédites. On peut réaliser en quelques clics ce qui prenait des heures – concevoir un flyer, par exemple. Aujourd’hui, les pasteurs sont débordés. Ils doivent être à la fois des meneurs de communauté et des communicants. L’IA peut leur redonner du temps pour l’essentiel. »
En novembre prochain, il animera un module sur les usages concrets de l’IA dans une approche diaconale tournée vers le grand public : paroissiens, usagers des réseaux sociaux, personnes de tradition réformée ou on. L’objectif est de montrer comment l’IA peut diffuser, vulgariser et faire rayonner des contenus de confession réformée sur Internet.
En 2023, avec son épouse la pasteure genevoise Carolina Costa, il a lancé en Suisse romande le premier chatbot conversationnel chrétien, entraîné sur plus de 150 vidéos et textes validés. Ce chatbot est volontairement fermé : il ne se connecte pas à Internet afin d’éviter tout mélange de données, et oriente uniquement vers des ressources validées.
« L’éthique est essentielle. Cette IA accompagne, mais ne remplace pas l’humain. Elle peut répondre le dimanche soir à une première question, mais l’objectif reste que la personne rencontre ensuite un pasteur ou une pasteure ou un diacre », souligne Victor Costa.
Autant de questions abordées dans un esprit d’ouverture par cette formation en ligne.
« Il ne s’agit ni de diaboliser les nouvelles technologies, ni de les présenter comme une solution miracle pour faciliter le travail des diacres » relève Simon Hofsttter. Pour clôturer ce parcours, une table ronde abordera en janvier à Berne les principaux enseignements de la formation sous l’angle de plusieurs disciplines (diaconie, éthique, théologie, droit, etc).
Informations: https://diakonie.ch/fr/ia/
